LA
PRÉVENTION ET LA RÉDUCTION DES CONFLITS SONT DES OBJECTIFS QUI
PEUVENT ÊTRE COMMUNS À TOUS LES PAYS
Willian
Zartman
Professeur de droit international et de règlement des conflits
École Paul-Nitze des hautes études internationales
Université Johns-Hopkins

« La
diplomatie préventive et la réduction des conflits, quel que soit le
stade de leur évolution, devraient faire partie intégrante de la
politique étrangère de tout pays », dit M. Zartman. Les États
ne s'entendront pas forcément sur les causes d'un conflit, note-t-il,
mais la conclusion de ce conflit et son règlement négocié sont des
buts vers lesquels ils devraient tous tendre. » M. Zartman est
professeur de droit international et de règlement des conflits et
directeur des études africaines à l'École Paul-Nitze des hautes études
internationales de Washington, qui relève de l'université
Johns-Hopkins. Il a été professeur de sciences politiques à
l'université de New-York et a donné des conférences dans des
universités en Afrique, au Proche-Orient et en Europe. Spécialiste
de l'Afrique du Nord, il a été élu président du nouvel Institut américain
des études maghrébines. Il est l'auteur de nombreux articles et
livres dont Ripe for Resolution: Conflict and Intervention in
Africa (Bon pour règlement : conflit et intervention en
Afrique) et Elusive Peace : Negotiating an End to Civil Wars
(La paix insaisissable : la négociation de la cessation des
guerres civiles).
À l'instar de M.
Jourdain de Molière qui s'est exprimé toute sa vie en prose sans le
savoir, les diplomates exercent depuis longtemps l'art de la
diplomatie préventive sans en être particulièrement conscients. Étant
donné que la désignation est le début de la connaissance, la définition
de cette pratique permet de concentrer l'attention sur sa
signification et sur ses éléments. La diplomatie préventive
comprend les mesures diplomatiques prises pour éviter que les
conflits politiques ne deviennent violents ou, d'une manière plus générale,
pour emprunter les mots du secrétaire général de l'ONU, M. Boutros
Boutros-Ghali, « toute mesure visant à prévenir la naissance
d'un litige entre diverses parties, à empêcher que les litiges
existants ne se transforment en conflits et à les endiguer lorsqu'ils
ont déjà pris de l'ampleur ».
Le concept et la
pratique de la diplomatie préventive ont été énoncés pour la
première fois par la charte de l'Organisation des Nations unies, qui
précise que le but de cette organisation mondiale est d'utiliser
« des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d'écarter
les menaces à la paix » de manière à « préserver les générations
futures du fléau de la guerre ». Les secrétaires généraux
ont parlé de son importance pour l'ONU et pour ses États membres.
Ces derniers, à leur tour, ont fait leur cette notion.
Les diverses stratégies
Les diverses stratégies
de réduction de conflit destinées à atteindre ce but, à savoir la
prévention, la gestion, le règlement et la transformation, ont trait
aux différents stades d'évolution d'un conflit où les mesures de
diplomatie préventive peuvent être efficaces. N'oublions pas que le
conflit est un élément nécessaire, inévitable et souvent utile des
relations humaines. Un conflit naîtra chaque fois que deux parties ne
pourront pas atteindre en même temps des buts connexes et éventuellement
chaque fois qu'un changement se produit. Il devrait être possible de
régler un conflit sur le plan politique, mais lorsque les pressions
et la résistance sont trop fortes, il dégénère en violence.
La prévention des
conflits s'attache aux efforts faits en vue de maintenir le conflit au
niveau politique et de s'attaquer aux causes susceptibles de lui
donner un caractère violent. L'initiative namibienne commencée du
temps du président Carter et menée à bien par le secrétaire d'État
adjoint chargé des affaires africaines, M. Chester Crocker, sous la
présidence de M. Reagan, représente l'un des efforts les plus
remarquables de prévention des conflits. Bien qu'une certaine
violence ait marqué la lutte namibienne en faveur de l'indépendance
(et qu'elle se soit intensifiée pendant les dix ans de négociations),
elle a été bien plus faible que dans deux pays voisins, l'Angola et
le Zimbabwé, et cela grâce aux efforts déployés rapidement pour régler
de manière diplomatique cette question.
La gestion des
conflits a lieu lorsqu'on cherche à ramener par la voie diplomatique
un conflit violent sur le plan politique. Le secrétaire d'État
adjoint chargé des affaires européennes et canadiennes, M. Richard
Holbrooke, a géré le conflit bosniaque en 1995, en facilitant la
conclusion de l'accord de Dayton qui a mis fin à la guerre et qui a
laissé le règlement du conflit aux autorités politiques. Néanmoins,
la gestion du conflit ne supprime pas le conflit.
La règlement des
conflits met un terme aux différends politiques, bien que cela puisse
être plus clair en théorie que dans la réalité. La nouvelle
Constitution de l'Afrique du Sud a finalisé le règlement du conflit
portant sur l'apartheid, en laissant au nouveau régime politique la tâche
de résoudre les problèmes restants dans le cadre du prochain
chapitre de l'histoire de ce pays. Le règlement des conflits est
d'habitude laissée à l'influence du temps et à l'intervention des
parties elles-mêmes, sans que des tiers puissent jouer un rôle
diplomatique direct. Les États-Unis ont joué un rôle positif en
aidant l'Afrique du Sud, notamment par le truchement de leurs
sanctions et de leur aide au mouvement anti-apartheid, mais ce sont
les Sud-Africains qui ont réglé eux-mêmes leur conflit.
La transformation des
conflits est une expression plus récente que l'on emploie pour
indiquer l'établissement de nouvelles relations fructueuses entre les
anciens adversaires. C'est un processus long, du genre de celui qui a
caractérisé la réconciliation franco-allemande au sein des
institutions successives qui ont donné naissance à l'Union européenne.
On peut également citer la transformation des relations d'hostilité
avec les anciennes puissances de l'Axe après le seconde guerre
mondiale, le changement dans les relations russo-américaines après
la guerre froide ou encore les tentatives d'amélioration des
relations israélo-arabes dans le cadre du processus de paix entamé
par la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, après
la guerre de 1967. Les États-Unis ont joué un rôle dans ces
changements progressifs, et les trois derniers sont des volets
importants de la politique étrangère américaine.
La classification des
stratégies adoptée par les Nations unies en vue de promouvoir la
paix témoigne d'une direction légèrement différente qui est liée
directement aux dispositions de la charte des Nations unies. La
diplomatie préventive dans le langage des Nations unies se rapporte
plus généralement à la prévention des conflits, et la nouvelle
attention que le secrétaire général, M. Boutros-Ghali, accorde aux
efforts de paix a trait aux mesures qui peuvent entraîner la
transformation des conflits. Entre les deux se situe la distinction
classique des Nations unies entre la recherche de la paix, le maintien
de la paix et l'application de mesures de rétablissement de la paix.
La recherche de la paix se rapporte aux activités prévues par le
chapitre VI de la charte de l'ONU relatif au règlement pacifique des
différends. Par exemple, les efforts du représentant spécial du
secrétaire général en Angola, M. Alioune Blondin Beye, qui avait le
soutien du représentant spécial des États-Unis en Angola, M. Paul
Hare, ont abouti à l'accord de Lusaka qui a mis fin en 1994 à la
guerre civile dans ce pays. Les mesures de rétablissement de la paix
sont prévues dans le chapitre VII de la charte et elles sont appliquées
sans le consentement des États et en ayant recours à la cœrcition.
La coalition sous le commandement des États-Unis qui a libéré le
Koweït de l'invasion irakienne pendant la guerre du Golfe en 1992 en
constitue un exemple. Le maintien de la paix, dont la charte ne fait
pas explicitement mention, concerne le déploiement militaire qui vise
à faciliter l'application d'un accord dont les parties sont
convenues, mais qui risque de susciter un danger de la part des forces
non consentantes. À l'heure actuelle, l'ONU exécute à travers le
monde seize opérations de ce genre, qui sont connues sous le nom d'opérations
de « casques bleus ».
Cet ensemble
d'activités exige l'emploi d'une multitude de moyens tactiques,
allant de la force armée aux mesures diplomatiques, des sanctions économiques
aux programmes sociaux et culturels. En fait, le but général n'est
pas de faire disparaître les conflits dans le monde, mais
d'introduire dans les relations entre États un esprit de conciliation
qui permettra de gérer, de régler et de transformer sans violence
tout conflit.
Les agents et
leurs intérêts
La diplomatie préventive
peut être utilisée par de nombreuses organisations tant
gouvernementales que non gouvernementales, que ce soit par les Nations
unies par l'intermédiaire des organisations régionales et des États
membres ou par des ONG (organisations non gouvernementales) et des
institutions privées. La diplomatie préventive passe essentiellement
par l'action gouvernementale ; aussi ses principaux agents
sont-ils les États et les organisations inter-États. Outre les
Nations unies, des organisations régionales cherchent à régler les
conflits entre leurs États membres par la voie diplomatique. Par
exemple, l'Organisation de l'unité africaine a créé en 1993 un mécanisme
de prévention, de gestion et de règlement des conflits. Le Groupe
d'observation militaire (ECOMOG) de la Communauté économique des États
de l'Afrique de l'Ouest représente une activité inhabituelle de rétablissement
de la paix de la part d'une organisation régionale qui a dépassé
les confins de son appellation en cherchant, depuis 1990, à rétablir
la paix au Libéria.
Il convient de se
souvenir que de telles organisations internationales sont rarement des
agents indépendants. Leurs actions sont autorisées et souvent exécutées
par les États membres. Les États bénéficient de leur recours à
des organisations mondiales et régionales, car ces efforts de
collaboration répartissent les responsabilités au lieu de laisser
une intervention, même positive, entre les mains d'un seul État. La
communauté mondiale peut agir investie de son autorité morale et dotée
de moyens matériels fournis par ses membres, sans obérer l'autorité
et les ressources d'un seul État.
En élargissant la
notion de défense collective, les coalitions d'États peuvent
appliquer une diplomatie préventive lorsqu'il n'existe pas
d'organisation régionale et lorsque les intérêts mondiaux ne sont
pas en jeu. C'est ainsi que l'Organisation du traité de l'Atlantique
Nord (OTAN), d'abord dans son rôle militaire et ensuite comme le
coordinateur et l'un des principaux intervenants de la force
internationale de maintien de la paix (IFOR), a soutenu les efforts de
médiation des États-Unis dans le cadre du conflit bosniaque. Cet
effort collectif a remplacé les efforts précédents de maintien de
la paix déployés par d'autres entités internationales dont les
Nations unies et sa force de maintien de la paix (UNPROFOR), ainsi que
l'Union de l'Europe occidentale.
Les États
individuels agissant seuls (mais souvent avec une autorisation
collective qui rend légitime leur action) sont les agents les plus fréquents
de la diplomatie préventive. En tant que la seule super-puissance
restante, les États-Unis sont appelés à remplir ce rôle plus
souvent que la plupart des autres pays. À cet égard, une action
couronnée de succès est celle due au rôle joué par les États-Unis,
dans le cadre des résolutions de l'Organisation des États américains,
qui a permis au président haïtien Jean-Bertrand Aristide de
retrouver, en 1994, après avoir été écarté du pouvoir par le coup
d'État de 1991, les fonctions auxquelles il avait été élu.
Si les efforts
diplomatiques de règlement de conflits sont menés au niveau des États,
ceux-ci n'en peuvent pas moins bénéficier de l'aide d'organismes du
secteur privé et de particuliers. Des organismes américains, tels
que Refugees International, World Vision, Search for Common Ground,
la Fondation Kettering, l'U.S. Institute of Peace et l'Institute
for Multi-Track Diplomacy, forment, préparent, réunissent,
analysent et organisent particuliers et groupes en vue de leur
permettre de mieux faire face à leurs conflits et d'éviter la
violence lorsqu'ils cherchent à atteindre leurs buts. Les secteurs
public et privé apprennent peu à peu que la diplomatie officieuse a
un rôle à jouer et que la diplomatie officielle peut profiter d'une
telle assistance. Les accords officiels sont bien conclus entre représentants
des États, mais, surtout dans le cas des conflits internes, lorsque
d'autres États ne peuvent légitimement intervenir, les efforts du
secteur privé en matière de préparation et d'exécution complètent
les efforts des États. Il convient de noter que les États-Unis, où,
comme l'a signalé Alexis de Tocqueville, la participation à la vie
publique et à la vie associative est caractéristique, ont joué un rôle
de pionnier en ce qui concerne l'élaboration de ces méthodes et leur
mise en application.
Les conflits ont une
cause et une raison même si celles-ci ne sont pas communément
comprises. Certains conflits, tels que les luttes contre les
puissances coloniales en faveur de l'indépendance, doivent être menés
à leur conclusion, alors que d'autres se justifient moins. Toutefois,
la poursuite non violente d'un conflit et sa conclusion sont des
objectifs que peuvent partager tous les États. À quelques exceptions
près, le recours à la violence, même si c'est pour atteindre des
buts nobles ou communs, n'est dans l'intérêt de personne. La
diplomatie préventive et la réduction des conflits, quel que soit
leur stade d'évolution, devraient faire partie intégrante de la
politique étrangère de tout État. Même lorsque les calculs géopolitiques
et matériels d'intérêt national ne sont pas évidents, le respect
de la vie humaine, de la dignité et la protection des ressources qui
peuvent servir à améliorer la condition humaine sont des
justifications universelles de la diplomatie préventive.
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